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À partir de ce mois de Juin, nous vous proposons de vous faire découvrir l’athlétisme, cette belle passion qui nous réunit et nous anime, sous beaucoup de facettes.  À travers cette rubrique, vous pourrez découvrir des personnages phares de l’athlétisme, des disciplines, des événements historiques… Sans prétention, c’est une immersion au cœur de l’athlétisme que nous allons tenter de vous faire partager. Pour ce deuxième numéro, nous avons choisi de préparer les prochains championnats du monde de Pékin en faisant une rétrospective sur deux concours d’anthologie qui ont fait la légende de l’athlétisme. . C’était il y a vingt ans tout juste…



undi 7 Août 1995 – Stade Ullevi de GÖTEBORG en Suède. Championnats du monde d’athlétisme. Le tout frais recordman du monde du triple-saut homme Jonathan EDWARDS arrive en immense favori pour la finale du triple-saut homme des championnats du monde. Trois semaines plus tôt, il effaçait des tablettes pour un petit centimètre l’américain Willie BANKS  qui détenait ce précieux record. Jamais un homme n’avait été aussi près de franchir la barre mythique des 18m. Il ne lui manquait que deux centimètres. Le britannique savait qu’il ne lui manquait que des conditions idéales pour réussir l’un des exploits les plus attendus de l’athlétisme moderne, comme l’avait pu l’être en son temps la première barre des six mètres franchie à la perche (Par un certain Sergueï BUBKA). Un peu plus d’un mois auparavant lors de la coupe d’Europe qui avait lieu à VILLENEUVE D’ASQ, Jonathan EDWARDS avait illuminé de toute sa classe le sautoir ombragé de la banlieue lilloise. Il avait littéralement explosé la meilleure marque mondiale en retombant à 18m43 soit 46cm de mieux que le record du monde… sauf que Éole avait décidé d’être trop clément. 2,4 m/s. Hors la règle est stricte en la matière, seules les performances réalisées avec vent favorable maximum de 2,0 m/s sont considérées comme régulières… Satané vent. L’homme aurait pu être vert de rage. Que nenni, il apprenait la nouvelle avec le sourire, sachant parfaitement que l’histoire était en marche. D’autant qu’il s’agissait de la quatrième fois de cette année 1995 qu’il franchissait la fameuse barre des 18m dans des conditions de vent trop favorables.


Deux jours avant cette finale tant attendue, les qualifications n’avaient été qu’une simple formalité pour le britannique. La limite de qualification directe pour la grande finale était fixée à 17m10. Avec un bond à 17m46 dès son premier essai, l’affaire avait été rondement menée. Deux athlètes s’étaient approchés de sa marque avec des triple-bonds mesurés à 17m48 et 17m44 respectivement pour le dominicain Jerome ROMAIN et le caraïbéen Brian WELLMAN. Par chance les qualifications tombaient le samedi et le lundi. Pourquoi nous direz-vous ? Car l’homme est un fervent pratiquant religieux*. Fils d’un pasteur, ses croyances baptistes lui interdirent pendant une partie de sa carrière de concourir un dimanche, le jour du seigneur. C’est donc avec l’ensemble des voyants au vert que l’actuel consultant pour la BBC, la célèbre chaîne télévisuelle britannique, abordait ce concours.  Lundi, en ce troisième jour des championnats du monde, le 100m n’allait pour une fois pas être la discipline star du jour, voire de ces championnats. 17h20, les athlètes aux morphologies très différentes entraient en piste. Alors que les quatre premiers concurrents se sont élancés la meilleure marque n’est que de 17m16. Deux cubains ont déjà sauté, représentant fièrement cette école cubaine de triple-saut ayant fourni nombre de médaillés internationaux. Un kazakh et un américain au style très en force n’ont pas réalisé de performances significatives. Vient alors le tour de Jonathan le goéland. Surnom donné du fait de sa faculté à voler sur la piste lors de ses sauts. Tel un boulet de canon, le britannique au style caractéristique vient prendre son impulsion à une vitesse folle. Un envol magique, des réceptions-impulsions supersoniques, et une impression de légèreté fulgurante. 18m16. Sa réaction n’allait pas attendre, il sauta de joie sans attendre le verdict des juges. La mesure ne faisait que confirmer l’impression laissée par la fluidité de son saut. Retombé bien au-delà de la plaque jaune de mesure le long du bac à sable. Cette fameuse se terminait à 18m, comme si le concours n’était pas à la hauteur de l’anglais volant. Après un premier cloche à 6m12, son deuxième bond de 5m19 précédait un ultime saut à 6m85. Il venait de devenir le premier homme à franchir cette barrière des 18m… et de quelle manière : 18m16.

    

Un saut dans l’histoire, clairement. Son propre record du monde venait d’être amélioré de 18cm, un monde. Tant d’athlètes s’étaient cassés les dents à essayer de rentrer dans l’histoire de cette discipline. Et pourtant la barre des 17m n’avaient été franchi pour la première fois qu’en 1960. Il n’avait fallu que trente-cinq ans pour bousculer de plus d’un mètre la meilleure marque jamais réalisée. Ce n’était que le premier acte. Alors que les douze participants de la finale mondiale avaient été eux aussi ébouriffés par la performance de leur concurrent anglais, le concours devait se poursuivre. Il restait cinq sauts pour venir compléter ce podium car la victoire était d’ores et déjà jouée. Personne ne pouvait aller chercher le majestueux goéland. Personne. Personne, sauf-lui-même. Tel un jeune athlète ayant battu son record, Jonathan EDWARDS avait une faim de loup et une envie primaire de toujours faire mieux. Toujours plus vite, toujours plus loin. Car tous les spécialistes s’y accordent. De par sa technique, il a révolutionné la discipline. Les temps de saut courts riment parfaitement avec les sauts les plus longs. Avant, les athlètes avaient des carrures de troisième-ligne au rugby, tout en muscle. La force était alors la qualité première. L’anglais lui, préférait allier la vitesse et la réactivité au sol. Sa carrure était en soi une révolution. Un célèbre entraîneur français en plaisantait. « Quand on voit son physique (1,82 m pour 73 kg) dans la rue, on ne se dit pas que cet homme possède un record du monde !».


Devant un public en feu, survitaminé par l’exploit auquel il venait d’assister, le jeune et fluet anglais s’élancer pour sa deuxième tentative. Et fidèle à ses principes, il appliquait à merveille la devise : plus vite, plus loin. 6m05, 5m22 et un hallucinant 7m02, ainsi furent ces trois bonds. 18m29, un saut dans l’éternité. Il atterrissait sur ses deux pieds, son short touchant à peine le sable. Il se relevait. Regardait avec un sourire d’enfant sa marque dans le sable et levait ses bras en V de victoire… ou comme vol dans l’histoire. Il secouait la tête de droite à gauche, comme s’il ne croyait pas à ce qu’il venait de réaliser. Une énorme claque de trente-et-un centimètres infligée à son propre record du monde. Il ne doutait pas à l’époque que personne, pendant vingt ans, ne serait capable de s’approcher à moins de vingt centimètres de ce saut historique. Le concours, même plié, venait de rentrer dans une nouvelle dimension. Les autres athlètes venaient d’être relégués au rang de spectateurs, de simple faire-valoir… et pourtant nous sommes dans une finale mondiale. L’anglais allait faire l’impasse sur ses deux sauts suivants. Sa cinquième tentative était bien moins aboutie… 17m49 tout de même. Ce sera son dernier saut sur ce concours.

  

Le bermudien WELLMAN allait remporter la médaille d’argent avec un triple-bond à 17m62, la médaille de bronze revenait au dominicain Jerome ROMAIN pour une meilleure performance mesurée à 17m59, faisant un grand malheureux, le cubain Yoelbi QUESADA lui aussi retombé à 17m59 mais départagé au meilleur deuxième saut.

Le concours bouclé, les trois médaillés entamaient un salut à l’image d’une fin de représentation au théâtre devant un public debout, ébahi devant le spectacle surréaliste donné par les athlètes, notamment un.

Il venait d’être le premier homme à battre trois fois le record du monde d’une discipline la même année. Ce concours a changé l’histoire du triple-saut, déclenchant de fait la génération qui nous régale depuis plus de trois ans, et qui espérons le donnera un spectacle aussi somptueux à la fin du mois d’août dans la capitale chinoise.

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Trois jours plus tard, le jeudi 10 Août 1995, la presse parlait encore de l’exploit de l’anglais ayant relayé les titres des autres athlètes au second plan. Ses homologues féminines allaient avoir fort à faire pour coexister avec les sauteurs masculins. Dans cette discipline jeune, les jeunes femmes se disputait seulement leurs deuxièmes championnats du monde. En effet, c’est en 1993, aux championnats du monde de Stuttgart, que le premier titre mondial féminin au triple-saut était décerné. Avant ce concours les trois meilleures performeurs mondiales de tous les temps étaient présentes, bien décidées à continuer à mettre en lumière cette discipline longtemps restée dans l’ombre.

A l’inverse des garçons qui butaient sur une barrière mythique de leur discipline, les féminines avaient fait le plus dur en franchissant pour la première fois leur propre barrière mythique: les 15m. C’était deux ans plus tôt, déjà en finale des championnats du monde. La russe Anna BIRYUKOVA avait écrasé la concurrence mais surtout était rentrée dans l’histoire pour deux raisons : elle était la première championne du monde de triple-saut et la première femme à plus de 15m. Cette athlète russe était présente en terre suédoise, bien décidée à conserver ce titre brillamment acquis.

Les qualifications n’avaient pas fait de différence chez les favorites. Les cadors avaient facilement passé le cap en bondissant largement au-delà des 14m05 imposés pour se qualifier directement pour la finale. Cette dernière fut, en soi, encore plus folle que la finale masculine. Imaginez plutôt : cinq athlètes à plus de 14m80, trois athlètes à plus de 15m00. Ces statistiques impressionnantes ne sont qu’une broutille quand on déroule le fil de ce concours. Au premier essai, les performances sont anormalement basses : la meilleure marque n’atteignant seulement 14m44, trois des favorites ayant mordus leur première tentative. Les premières véritables banderilles furent plantées dès le deuxième essai avec la recordwoman en titre qui prit la tête du concours avec un triple-bond mesuré à 14m85. Pendant ce temps, deux favorites venaient de mordre leur deuxième essai successif : Inna LASOVSKAYA et Inessa KRAVETS. La russe et l’ukrainienne se voyaient complètement acculées. Leur troisième essai allait être primordial, à quitte ou double. Il fallait faire plus de 14m20 pour obtenir les trois essais supplémentaires… et salutaires pour pouvoir jouer une place sur le podium sereinement.


Mais une championne reste une championne. La championne du monde en titre  a vu ses adversaires en difficulté et décida de porter le coup de grâce dès le troisième essai. Un frisson traverse le stade pour cet essai : 15m08 pour Anna BIRYUKOVA, à un tout petit centimètre de son propre record du monde. Le concours venait de basculer ! Inna LASOVSKAYA assurait, tel qu’il est d’usage dans pareil situation, son troisième essai afin qu’il soit mesuré. 14m52, largement suffisant pour rentrer dans les huit meilleures athlètes. Se présente alors Inessa KRAVETS en bout de piste. Les divers commentateurs tiennent le même discours « She’s in trouble ». En effet, l’ukrainienne peut passer à la trappe sans même avoir pu démontrer son talent. Sauf qu’avant ce troisième essai, une photo de Jonathan EDWARDS, toujours lui, apparaît dans le stade. Cette apparition, tout sauf divine, sera le déclencheur pour sa motivation. Plus question d’assuré, autant tenter le tout pour le tout !

        

La course d’élan est rapide. La blonde élancée vient faire frapper une nouvelle fois la foudre sur le stade suédois, en cet après-midi pourtant ensoleillé. Ces mêmes commentateurs n’en revenaient pas : « But… it’s a World Record ». En effet, à l’instar de son homologue anglais, il n’y avait aucun doute sur le verdict de la mesure. La timide ukrainienne avait très largement dépassé la marque bleue inscrite sur la pancarte jaune montrant le record du monde. 15m50. Une performance titanesque. Elle-même ne savait plus quelle attitude adapter. Le tableau d’affichage allait la libérer : un saut avec éclat de joie, une marque d’enthousiasme rare pour ces athlètes de l’ancien bloc soviétique.


Le public n’en croyait pas non plus ses yeux. Certains chanceux avaient assisté en à peine trois jours à deux records du monde stratosphériques, le terme est logique. 41cm venait d’être ajouter au précédent record. Sachant la jeunesse de cette discipline, une des premières réactions a été de mettre cette performance entre guillemets pour expliquer le tel écarts entre les deux meilleures marques mondiales. Sauf que vingt ans plus tard, personne ne s’est approché à moins de dix centimètres de ce record fou. Car s’il faut parler de jeunesse de cette discipline, c’est aussi dans la fin de ce concours qu’elle peut s’expliquer. Non contente d’être reléguée si loin, la bulgare Iva PRENDZHEVA sautera également très loin. Deux sauts au-delà des quinze mètres dont un à 15m18. Oui, celui lui aurait permis de chiper le record du monde à la russe, qui elle, restera sur un meilleur saut mesuré à 15m08. Jamais une telle densité de performance ne s’était vu au triple-saut féminin. Il fallu attendre les championnats du monde d’Osaka en 2007 pour voir un podium à plus de 15m. Seule la finale olympique de PEKIN en 2008 avait connu un concours plus dense avec pas moins de six athlètes à plus de 15m.

 

L’année suivante, Inessa KRAVETS venait décrocher le premier titre olympique décerné au triple saut féminin avec un saut à 15m33. Il s’agissait de sa deuxième médaille olympique. Quatre ans plus tôt, elle avait décroché l’argent au saut en longueur avec 7m12, elle qui détient un record à 7m37 soit la 7ème meilleure performance de tous les temps.


*Suite à sa retraite sportive, Jonathan EDWARDS avouait dans une interview sa perte de foi. "Quand y pense rationnellement, il est juste improbable qu'il existe un Dieu".


Retrouver la vidéo du record du monde du triple-saut d'Inessa KRAVETS.

Retrouver la vidéo du record du monde du triple-saut de Jonathan EDWARDS.